Par J. P. Rédigé le 04/05/2019

Alors que l’Union européenne vient d’accorder un nouveau délais de 6 mois à la Grande-Bretagne, les pêcheurs normands redoutent le « no deal ».

Bateau de pêche – Port de Ouistreham © caenlamer-tourisme.fr

Suite au récent report du Brexit, les britanniques ont jusqu’au 31 octobre pour se positionner et voter l’accord de sortie. Trois scénarios se profilent: une adoption sans renégociation de l’accord conclu en novembre dernier, le maintien du Royaume-Uni dans l’UE avec l’abandon de l’article 50, ou un « no deal » donc une sortie sans accord.

Reprendre sa souveraineté

En juillet prochain, la Grande-Bretagne se retire de la Convention de Londres sur la pêche de 1964. Cet accord conclu entre l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Irlande et les Pays-Bas autorise la pêche dans une « zone comprise entre six et douze milles marins » des côtes de chaque pays signataire – soit 22 km environ, correspondant aux eaux territoriales d’un pays. « Cette zone située à l’Ouest, au niveau de Guernesey et Aurigny, sera perdue début juillet puisque, suite à l’enclenchement du Brexit, les britanniques ont dénoncé la convention de Londres nous autorisant à accéder à ces zones », confie Alexia Courdant, chargée de mission au Comité des pêches de Normandie, en charge du Brexit.

Depuis 1971, la Grande-Bretagne est soumise au respect de la Politique Commune de la Pêche – PCP, séries de règles définies par l’UE destinées à gérer la flotte de pêche européenne ainsi qu’à préserver les stocks de poissons. Elle autorise aussi un accès aux Etats membres à douze milles marins au large – dans la zone contiguë ainsi que dans la zone économique exclusive. Le Brexit entraînera inéluctablement une sortie de la PCP donc une interdiction pour les autres pays de pêcher dans ces zones.

La Normandie se trouvant près des îles Anglo-Normandes devra en plus, affronter une triple situation puisqu’un autre accord bilatéral fut conclu avec la Grande-Bretagne en 2000. En effet, outre les sorties de la Convention de Londres sur la pêche et de la PCP, la Normandie devra affronter la fin d’autres accords: « nous avons cette problématique un peu particulière: en effet, un accord international, le traité dit « des accords de la Baie de Granville » permettant d’accéder aux eaux de Jersey, risque d’être remis en cause ».

Au final les britanniques vont, en cas de Brexit sans accord, reprendre le contrôle de la pêche en eaux territoriales: « les pêcheurs britanniques ont, en grande majorité, voté pour le Brexit parce qu’ils veulent pêcher leurs poissons sans les quotas imposés par l’UE ».

La pêche normande menacée, l’UE prépare l’offensive

Avec ses 640 kilomètres de littoral, la Normandie entretient avec son voisin d’outre-Manche des liens économiques maritimes forts ainsi qu’une interdépendance pour l’exploitation des zones de pêche: « si nous sommes autant à pêcher dans les eaux britanniques c’est parce que la majorité du poisson en Manche s’y trouve. À l’inverse, la première espèce pêchée en Normandie est la coquille Saint-Jacques, les britanniques y viennent donc s’y approvisionner. »

Sans accord de sortie négocié, le Brexit pèsera économiquement sur cette région. « La pêche et l’aquaculture représentent, en emplois directs et indirects, 25.000 personnes et 650 bateaux. C’est une activité extrêmement importante pour la Région » a déclaré Hervé Morin, président de la Région Normandie.

L’enjeu est donc très important pour les pêcheurs normands: « au moins 20% des bateaux  dépendent des eaux britanniques et 50% y vont au moins une fois par an », précise Alexia Courdant.

Une inquiétude supplémentaire: « en cas de fermeture des eaux britanniques aux bateaux européens, c’est le report de ces flottilles dans les eaux françaises: notamment les bateaux belges et néerlandais. De plus, les bretons pourraient se replier sur la Manche-Ouest. Se posera alors un problème de cohabitation avec un effort de pêche concentré sur une zone deux fois plus petite. »

Le Brexit sans accord entrainera des pertes économiques pour la Grande-Bretagne car l’U.E. agit avec fermeté: « sachant que les britanniques exportent énormément, ne consommant que peu de poissons, comment commercialiseront-ils leurs produits de la pêche au sein du marché unique? C’est un moyen de pression: si les pêcheurs britanniques veulent vendre leur pêche en UE, ils devront nous laisser l’accès à leurs eaux. Mais pour l’instant, ils refusent de négocier l’accès au marché avec les questions de pêche. La position de l’U.E. reste ferme et inchangée. »

Quelque soit l’issue de ce changement de cap anglais, beaucoup de modifications, d’évolutions qui ne seront pas forcément bénéfiques ni pour la Normandie et la France, ni pour l’Angleterre et l’UE… Patientons encore quelques mois afin de quantifier tous ces enjeux.